Portrait de Louis Jehel

Psychotraumatologie et langage

Prof.Louis Jehel

Professeur de psychiatrie à l’Université des Antilles, chef de service au CHMD

  • Psychotraumatologie
  • Psychiatrie
  • Trouble de stress post-traumatique
  • Marqueurs linguistiques
  • Urgence médico-psychologique
  • Outre-mer
Adresse courte psynumia.com/jehel
  • CRP
    Centre régional du psychotraumatisme de Martinique
  • IPSOM
    groupe de recherche INSERM sur les psychotraumatismes
  • 2022
    Les mots du trauma (Lavoisier)
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Biographie

Louis Jehel est psychiatre, professeur de psychiatrie à l’Université des Antilles en Martinique. Il est chef de service au Centre hospitalier Maurice Despinoy (CHMD), l’établissement public de santé mentale de la Martinique, et responsable du Centre régional du psychotraumatisme (CRP) de Martinique, qui accueille et accompagne les personnes confrontées à un événement traumatique. Il a auparavant dirigé le département de psychiatrie et d’addictologie du CHU de Martinique.

Spécialiste de l’évaluation en psychiatrie et du psychotraumatisme, il est vice-président de l’Association de formation et de recherche des cellules d’urgence médico-psychologique, Société française de psychotraumatologie (AFORCUMP-SFP), et responsable du groupe de recherche IPSOM (Impact des psychotraumatismes en Outre-mer) au Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations de l’INSERM. Il est à l’origine de l’un des premiers diplômes universitaires de psychotraumatologie et a codirigé avec Gérard Lopez le manuel Psychotraumatologie : évaluation, clinique, traitement (Dunod).

Avec Mathieu Guidère, il explore le rôle du langage dans le psychotraumatisme, notamment les marqueurs psycholinguistiques du trauma : Psychotraumatologie : les mots du trauma (Lavoisier, 2022), puis Le langage intérieur en psychothérapie (Dunod, 2024). Son expertise est régulièrement sollicitée dans des projets internationaux et par les médias.

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Interview

Les questions de Psynumia

Avec Psychotraumatologie : les mots du trauma (Lavoisier, 2022), coécrit avec le linguiste Mathieu Guidère, Louis Jehel fait du langage une porte d’entrée dans l’expérience traumatique. Sémantique du psychotrauma, récit et mémoire autobiographique, linguistique prédictive, intelligence artificielle : l’ouvrage relie la clinique et les sciences du langage. Psynumia l’a interrogé sur ce que les mots des patients, et ceux des soignants, nous apprennent du trauma.

  1. Votre livre coécrit avec le professeur de linguistique Mathieu Guidère établit un lien entre psychotraumatologie et sciences du langage. Pourquoi les mots occupent-ils une place aussi importante dans la compréhension du traumatisme psychique ?

    Le langage est bien davantage qu’un instrument de communication. Il constitue l’un des moyens par lesquels nous organisons notre expérience, nous représentons le monde et tentons de donner du sens à ce que nous vivons. Lorsqu’une personne traverse un événement traumatique, cette capacité à organiser l’expérience peut être profondément perturbée. Elle peut avoir des difficultés à raconter ce qui s’est passé, à situer les événements dans le temps ou à exprimer ce qu’elle a ressenti.

    À l’inverse, certains mots, certaines répétitions ou certaines expressions peuvent témoigner de la place que l’événement occupe encore dans son univers psychique. C’est pourquoi je considère que l’étude du langage ouvre une voie complémentaire pour comprendre le psychotrauma. Il ne s’agit pas de réduire la souffrance à des mots, mais de reconnaître que les mots peuvent nous apprendre quelque chose de la souffrance.

  2. En consultation, les professionnels s’intéressent naturellement aux faits rapportés par le patient. Votre approche invite-t-elle à accorder autant d’attention à la manière dont il les raconte ?

    Absolument. Deux personnes peuvent raconter un événement comparable en utilisant des mots, des structures narratives et des expressions émotionnelles très différents. Le contenu du récit nous renseigne sur ce qui a été vécu, tandis que sa forme peut nous éclairer sur la manière dont cette expérience est représentée et exprimée. Il faut donc écouter les mots choisis, les changements de temps, les répétitions, les hésitations, les références aux sensations corporelles et la façon dont le patient situe les événements.

    Mais il faut rester prudent : une hésitation peut avoir de nombreuses causes, et un récit peu détaillé ne signifie pas nécessairement qu’un traumatisme est présent. L’écoute clinique consiste à accueillir ces éléments comme des indices possibles, puis à les mettre en perspective avec l’histoire de la personne, ses symptômes et son contexte. L’objectif n’est jamais de juger la qualité de son récit, mais de mieux comprendre ce qu’elle essaie de nous transmettre.

  3. Votre ouvrage consacre une place importante à la sémantique du psychotrauma, notamment aux mots cognitifs, émotionnels, sensoriels, temporels et indiciels. Que nous apprennent ces différentes catégories de mots ?

    Elles permettent d’examiner différentes dimensions de l’expérience traumatique. Les mots cognitifs peuvent nous renseigner sur la manière dont une personne comprend les événements, interprète ce qui lui est arrivé ou tente d’en construire une explication. Les mots émotionnels rendent compte de ce qu’elle éprouve, tandis que les mots sensoriels peuvent faire apparaître la place des sensations, des perceptions et des impressions corporelles dans son récit. Les marqueurs temporels nous aident à observer comment elle situe les événements et articule le passé, le présent et l’avenir. Enfin, les mots indiciels peuvent désigner des éléments linguistiques dont la présence ou l’usage prend un sens particulier dans le contexte du discours étudié.

    L’intérêt de cette classification est de nous donner plusieurs angles d’observation. Aucun mot ne constitue toutefois, à lui seul, une preuve de traumatisme. C’est leur utilisation dans le discours, leur contexte et leur association éventuelle à d’autres manifestations qui peuvent contribuer à une compréhension clinique plus fine.

  4. Certaines personnes racontent leur histoire avec beaucoup de détails, tandis que d’autres restent silencieuses, parlent de manière fragmentée ou semblent incapables de mettre des mots sur leur expérience. Comment comprendre ces différences ?

    Il faut d’abord rappeler que l’absence de récit ne signifie pas l’absence de souffrance. Une personne peut avoir du mal à verbaliser une expérience parce qu’elle est encore submergée par ses émotions, parce que certains souvenirs sont difficiles à évoquer, parce qu’elle éprouve de la honte ou de la culpabilité, ou encore parce qu’elle ne se sent pas suffisamment en sécurité pour parler. D’autres personnes peuvent raconter les faits sans parvenir à exprimer ce qu’elles ont ressenti. Le langage ne reflète donc pas mécaniquement l’intensité de la souffrance.

    Il faut également éviter de confondre silence, oubli, évitement et impossibilité de parler : ces phénomènes ne sont pas équivalents et doivent être explorés avec prudence. Dans la relation thérapeutique, notre rôle n’est pas d’exiger un récit complet. Il consiste à créer les conditions dans lesquelles la personne pourra, si elle le souhaite et à son rythme, trouver des mots pour ce qu’elle a vécu. Parfois, respecter le silence est déjà une manière d’écouter.

  5. Vous insistez sur l’attention portée aux mots du patient. Mais cette exigence concerne-t-elle également les mots employés par le psychiatre, le psychologue ou tout autre professionnel de santé ?

    Bien sûr. La relation clinique est une rencontre entre deux univers de langage. Le patient arrive avec ses propres mots, ses représentations, ses hésitations et parfois des expressions qui lui permettent de parler indirectement de ce qu’il a subi. Le professionnel, de son côté, dispose de catégories diagnostiques et de concepts scientifiques. Le risque apparaît lorsque ces catégories prennent trop rapidement la place des mots du patient.

    Si une personne dit qu’elle se sent « sale », « absente » ou « comme morte à l’intérieur », il est important de ne pas traduire immédiatement ces expressions en symptômes standardisés sans chercher à comprendre ce qu’elles signifient pour elle. Il faut lui demander ce qu’elle entend par là, à quoi ces mots renvoient dans son expérience et comment elle les vit. Le langage du professionnel peut aider à clarifier et à contenir la souffrance, mais il peut aussi enfermer le patient dans une interprétation prématurée. Écouter, c’est donc accepter de ne pas savoir immédiatement ce que l’autre veut dire.

  6. Votre ouvrage aborde les spécificités linguistiques des récits traumatiques et les marqueurs susceptibles d’être étudiés scientifiquement. Comment éviter de considérer chaque particularité du langage comme un signe pathologique ?

    C’est une question essentielle pour toute démarche scientifique portant sur le langage. Les individus ne parlent pas tous de la même manière. Leur façon de s’exprimer dépend de leur âge, de leur culture, de leur langue, de leur niveau de maîtrise linguistique, de leur situation sociale et de nombreux autres facteurs. Un récit bref, une répétition ou une expression émotionnelle intense ne peut donc pas être interprété isolément. Il faut rechercher des régularités, comparer les observations dans des conditions appropriées et tenir compte des caractéristiques propres à chaque personne.

    L’approche linguistique doit s’appuyer sur des méthodes rigoureuses, tout en reconnaissant leurs limites. Elle ne doit jamais devenir un système permettant de diagnostiquer quelqu’un à partir de quelques phrases. Son intérêt est plutôt de nous aider à formuler des hypothèses, à orienter notre attention et à identifier des éléments qui méritent d’être explorés lors de l’entretien clinique. La science du langage est utile lorsqu’elle enrichit l’écoute, pas lorsqu’elle s’y substitue.

  7. Vous consacrez un chapitre à l’organisation linguistique de la mémoire autobiographique et à l’analyse linguistique de la reviviscence. Quel lien peut-on établir entre les mots, les souvenirs et les reviviscences traumatiques ?

    Raconter un événement passé suppose de pouvoir le situer dans une histoire personnelle. Nous organisons généralement nos souvenirs en établissant des liens entre les événements, leur contexte, leurs conséquences et notre vie actuelle. Dans le psychotraumatisme, cette organisation peut être perturbée. Certaines personnes décrivent des souvenirs qui surgissent involontairement, des images très vives, des sensations corporelles ou l’impression de revivre quelque chose plutôt que de simplement s’en souvenir.

    Le langage peut nous aider à explorer cette expérience : le patient parle-t-il de l’événement comme d’un fait passé, ou utilise-t-il des formulations qui traduisent une impression de présence immédiate ? Comment décrit-il les sensations associées au souvenir ? Parvient-il à distinguer ce qui s’est produit alors de ce qu’il ressent maintenant ? Ces questions peuvent enrichir l’évaluation clinique. Il ne faut cependant pas déduire le fonctionnement de la mémoire à partir d’une seule caractéristique grammaticale. Le récit constitue une voie d’exploration de l’expérience subjective, et non un accès direct ou infaillible au souvenir lui-même.

  8. Votre livre aborde la linguistique prédictive, la prévention et la possibilité d’identifier des marqueurs linguistiques du psychotrauma. Comment l’analyse du langage pourrait-elle contribuer au repérage précoce des personnes en difficulté ?

    Après un événement potentiellement traumatique, certaines personnes développent des symptômes persistants, tandis que d’autres récupèrent progressivement. L’enjeu est donc de repérer celles qui risquent de rencontrer des difficultés durables afin de leur proposer une évaluation et un accompagnement adaptés. L’étude du langage pourrait contribuer à cette démarche en identifiant certaines caractéristiques des verbalisations qui, lorsqu’elles sont validées scientifiquement, sont associées à des manifestations psychotraumatiques. Il peut s’agir, par exemple, de certaines dimensions émotionnelles, cognitives ou temporelles du discours.

    Mais un marqueur linguistique n’est pas une prédiction certaine. Il ne permet pas, à lui seul, de savoir qui développera un trouble de stress post-traumatique. Il doit être confronté aux symptômes, aux facteurs de risque et de protection, à l’évolution clinique et aux outils d’évaluation validés. L’écoute attentive peut ainsi favoriser le repérage, à condition de ne jamais transformer une possibilité statistique en verdict individuel. Prévenir, c’est repérer sans étiqueter et proposer de l’aide sans imposer une interprétation.

  9. Les derniers chapitres de votre ouvrage abordent les données massives, l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies en santé mentale. Ces outils peuvent-ils améliorer la compréhension du langage traumatique ?

    Ils ouvrent des perspectives intéressantes. Les outils informatiques peuvent analyser de grands volumes de textes, repérer des régularités lexicales et sémantiques ou étudier l’évolution du langage au fil du temps. Ils peuvent également contribuer à la recherche sur les récits de personnes confrontées à des événements traumatiques. Mais il faut distinguer l’analyse du langage et l’écoute d’une personne. Un algorithme peut repérer une fréquence de mots ou une association entre certaines expressions et un ensemble de symptômes. Il ne comprend pas nécessairement ce que ces mots représentent dans l’histoire singulière du patient. Une même expression peut traduire des expériences très différentes selon le contexte.

    Les outils numériques doivent donc être évalués pour leur validité, leurs biais et leur utilité clinique, avec une attention particulière à la confidentialité des données et au consentement. Je vois ces technologies comme des instruments susceptibles d’aider les professionnels à observer certains phénomènes, et non comme des substituts à la relation thérapeutique. L’innovation n’a de sens que si elle améliore la qualité du soin et respecte la personne.

  10. Si vous deviez transmettre un seul message aux professionnels de santé et à tous ceux qui accompagnent des personnes traumatisées, quel serait-il ?

    Je leur dirais de ne jamais oublier qu’avant d’être un ensemble de symptômes, une personne traumatisée est une personne qui tente de vivre avec une expérience qui a bouleversé son rapport au monde, aux autres et parfois à elle-même. Ses mots sont une tentative de dire quelque chose de cette expérience, mais ils ne peuvent pas toujours en rendre compte complètement. Certains mots sont disponibles, d’autres manquent. Certains souvenirs peuvent être racontés, d’autres restent difficiles à approcher.

    Le professionnel doit pouvoir accueillir ce qui est dit sans imposer ce qui devrait être dit, entendre les silences sans les interpréter trop vite et poser des questions sans transformer l’entretien en interrogatoire. Il doit aussi accepter que le sens d’une expression puisse se préciser au fil des rencontres. L’écoute psychotraumatique demande donc une double exigence : une rigueur scientifique dans l’interprétation des paroles et une grande délicatesse dans la relation.

    Être attentif aux mots du patient, c’est reconnaître qu’ils lui appartiennent et qu’il est le mieux placé pour nous aider à comprendre ce qu’ils signifient pour lui. Notre rôle n’est pas de parler à sa place, mais de lui permettre de retrouver progressivement la possibilité de dire, de comprendre et, lorsqu’il le peut, de reconstruire son histoire.

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Publications

Psychotraumatologie, Lavoisier Médecine Sciences
Livre

Psychotraumatologie

Les mots du trauma
avec Mathieu Guidère · Lavoisier Médecine Sciences · 1 mars 2022 · 233 pages · ISBN 978-2-257-20766-1

Un état des lieux des connaissances en psychotraumatologie, à la croisée de la psychiatrie et des sciences du langage. L’ouvrage retrace l’histoire de leurs interactions, décrit les manifestations langagières du psychotrauma (sémantique, récit, mémoire autobiographique, reviviscence) et ouvre de nouvelles pistes de compréhension et de prévention, de la linguistique prédictive aux données massives et à l’intelligence artificielle.

Le langage intérieur en psychothérapie, Dunod
Livre

Le langage intérieur en psychothérapie

Expression de soi et psychophénotypes
avec Mathieu Guidère · Dunod · 2 octobre 2024 · 256 pages · ISBN 978-2-10-087266-4

Le « dialogue avec soi » abordé sous quatre angles : le langage intérieur comme expression de soi qui façonne l’identité, sa psychopathologie (quand la voix intérieure devient trop critique), son usage pour le psychophénotypage à la lumière des neurosciences, et sa valeur d’outil diagnostique et thérapeutique en psychothérapie.

04 · Vidéo

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